Les travailleurs sociaux libres

Les travailleurs sociaux libres

Colère et ras-le-bol : les travailleurs sociaux parisiens en grève

Souffrance au travail : les travailleurs sociaux au bout du rouleau

 

Dans un article paru dans la revue TSA du 13 décembre 2016, Séverine Parrot, déléguée FSU et assistante sociale à la Direction de l'action sociale de l'enfance et de la santé (DASES) de Paris, raconte : affectée sur un poste à 80 %, elle doit gérer "une file active" de 80 personnes en moyenne. Elle explique que, submergés par les dossiers, et en concertation avec d'autres assistantes sociales,  ils avaient décidé d'arrêter toute action collective (comme les sorties avec les usagers...). Une situation jugée très critique dans plusieurs arrondissement de Paris comme les 18e, 19e et 20e, et des problèmes importants existent également dans les 14e, 15e et 17e arrondissements. Toujours selon Séverine Parrot, des sous-effectifs existent ici et là, suite au non-remplacement de certains arrêts maladie et/ou à la difficulté de pourvoir certains postes jugés peu attractifs.

 

Malgré toutes ces difficultés, les injonctions paradoxales, et la perte de sens, Séverine ne perd pas courage, ce qui l’aide à tenir, c’est son engagement syndical depuis la fin 2014.

 

En effet, je rejoins le constat de Mme Séverine Parrot sur les difficultés très importantes dans ces arrondissements de Paris et plus particulièrement dans le 20e, pour y avoir également travaillé en tant qu'assistant social en polyvalence sur un poste à temps plein. Je me souviens bien de ce service social départemental, une usine à gaz, broyeuse de travailleurs sociaux où intervenaient 73 assistants-socio-éducatifs, c'est le service social le plus imposant de tous les arrondissements de Paris. C'est donc à cette occasion que j'ai pu faire la connaissance de Mme Parrot, qui était assistante sociale d'accueil et avec laquelle j'avais des relations professionnelles cordiales.

Et je me rappelle du poste très particulier d'assistant social que j'occupais en 2007 : un poste dont aucun assistants sociaux ne voulaient et qui m'avait été attribué d'office par la direction. Je m'en souviens encore ! Et comment pourrais-je oublier le passage dans ce service social qui m'a placé en grande détresse professionnelle ! Car dans ma file active je gérais 180 dossiers en moyenne ! Des dossiers qui arrivaient de toute part, puisque ce poste avait pour particularité de combler les temps partiels des autres collègues. Temps partiel qui représentait la bouée de secours des salariées, parce qu'elles-même n'en pouvaient plus, usées par toutes ces situations, où elles se savaient impuissantes pour agir, après avoir fait tous ce qui étaient possible de faire !

J'intervenais donc sur 9 secteurs en travaillant souvent dans l'urgence, comme bon nombre de mes collègues, submergé par la gestion des dossiers administratifs, avec une pression hiérarchique, les statistiques, les appels téléphoniques incessants, les rendez-vous avec les usagers hors permanence au sein du service, soit par semaine environ une vingtaine, plus deux permanences par semaine ou je recevais en matinée environ 20 personnes par perm, avec un minutage du nombre de personnes reçu dans ces permanences, il fallait souvent jouer des coudes pour trouver un bureau libre pour accueillir les familles, et la plus part du temps, faute de trouver un bureau, nous recevions les familles dans une salle de réunion, que nous utilisions également comme coin cuisine, et partout là ou nous le pouvions ! Sans compter toutes les situations qui ne relevaient pas de la polyvalence mais des services psychiatriques, et les réunions de services, les réunions d'équipe et par secteur, les réunions partenaires, les réunions de synthèses etc. Je me souviens de ces réunions de régulations sur le poids social des dossiers, soit-disant pour une meilleure répartition de ces dossiers en fonction de leur poids et de leurs complexités, avec le découpage des secteurs et des rues toujours à mon désavantage, en fait toute cette mascarade c'était de la poudre aux yeux... Certaines semaines, la police  intervenait dans nos locaux jusqu'à 3 à 4 fois, afin de maitriser l'agressivité des usagers, de tous les secteurs dont j'avais la charge. Je me souviens très bien de cette violence institutionnelle quotidienne, générant au sein du service un climat délétère (soutien passif de notre hiérarchie, des collègues qui craquaient dans leur bureau ...).

Je me souviens, alors que je me sentais à bout, avoir fait plusieurs demande de changement de poste qui m'était systématiquement refusé, au motif que ce poste très difficile et particulier resterait vacant. De plus, comme je faisais très bien mon travail (sic), le service ne retrouverait pas un professionnel aussi consciencieux et compétent, cliquer içi. Tels étaient les argument officieux de ma hiérarchie !

Mais voilà toute personne à ses limites. La surcharge de travail, la violence récurrente des usagers, le harcèlement d'une poignée de collègues dans la toute puissance protégées par la hiérarchie, m'avait pris pour souffre-douleur (dans cette ambiance de non-droit), les heures à rallonge, la non-reconnaissance ont eu raison de mon état de santé.

Un matin, plus la force d'aller travailler, envie de rester caché sous la couette à pleurer sans raison comme un petit garçon, le ventre noué, la gorge serrée, la poitrine oppressée...   En plein burn-out, j'ai été reconnu en accident de service et placé en arrêt de travail pendant une longue période.  j'ai mis du temps avant d'accepter que le travail m'avait rendu malade, j'étais dans le déni !

 

Ce n'est qu'après avoir craqué, que la DRH me proposa un changement de service, dans un autre arrondissement avec la possibilité d'un reclassement professionnel. Je profite de ce billet pour une nouvelle fois remercier tous les collègues, les professionnels de santé, mes amis (es) et ma famille, qui m'ont apporté leur soutien et témoigné de leur sympathie et de leur confiance pendant cette traversée du désert...

 

J'apporte ce témoignage sur les violences institutionnelles, parce que l'article de cette consoeur me ramène à une époque qui est en lien avec le mouvement des Travailleurs sociaux Libres créé quelques années après. Car ce que j'ai vécu, n'est pas une situation isolée dans le travail social. Il faut combattre les violences institutionnelles, lutter contre l'isolement des collègues en souffrance (certains sont victimes d'agression, d'autres attentent à leur vie), revaloriser nos professions et améliorer nos conditions de travail pour que dans la dignité et le respect nous puissions travailler avec une certaine sérénité, et mettre nos compétences et nos savoirs, en favorisant la qualité de l'accompagnement, au service de ceux et celles qui se trouvent dans une situation de fragilité ou de souffrance...

 

Car malgré cela je reste convaincu que ces métiers sont sans aucun doute les plus nobles et les plus beaux métiers au service de la population. Pour soutenir les revendications des travailleurs sociaux, afin d'obtenir une revalorisation des métiers et des qualifications, merci de nous soutenir en signant la pétition, cliquer sur le lien : https://www.petitions24.net/reconnaissance_master

 

Patrick Guichard

 

La colère gronde chez les travailleurs sociaux parisiens

 

Article paru dans la revue TSA du 13 décembre 2016

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Le 8 décembre, une partie des travailleurs sociaux travaillant pour le département de Paris se sont mis en grève et ont manifesté. Ils expriment un ras-le-bol par rapport à la surcharge de leur travail, à la raréfaction des réponses en matière d'hébergement et l'obsession des statistiques. Le mouvement social pourrait bien rebondir en janvier.

Mathilde (on l'appellera ainsi) travaille dans un service social polyvalent dans le 15e arrondissement parisien. Le 8 décembre, elle a fait grève et manifesté comme une partie du millier de travailleurs sociaux qui sont employés par la Direction de l'action sociale, de l'enfance et de la santé (Dases) de Paris (1). Elle précise que son service n'est pas le plus mal loti par rapport à ses collègues de la polyvalence dans les arrondissements du nord-est parisien et surtout ceux des permanences d'accueil des SDF. Et pourtant, elle a décidé de lever le pied l'autre jeudi. Avec le désir de tirer le signal d'alarme.

 

" Un boulot au rabais "

 

Qu'est-ce qui ne tourne pas rond ? A effectif constant, les agents sont de plus en plus sollicités pour des tâches nouvelles. "Pour l'accueil des mineurs isolés étrangers, c'est un service de la Croix-Rouge qui s'en charge. Sauf qu'en cas de saturation, on nous demande d'évaluer en un seul entretien la situation de ce jeune alors que nous ne sommes absolument pas formés pour appréhender cette problématique. C'est un boulot au rabais qui éthiquement pose problème".

 

La fracture numérique en cause

 

L'assistante sociale met également en cause les dégâts de la fracture numérique. "Beaucoup de gens sont incapables de faire des démarches par internet aussi bien en direction de Pôle emploi ou de la CAF. Ils se tournent dès lors vers nous pour les aider dans leurs démarches. Nous mêmes sommes face à des serveurs vocaux, avec l'impossibilité d'avoir de vrais interlocuteurs. Tout cela développe un sentiment d'impuissance."

 

Une demi journée par semaine sur l'ordinateur

 

L'autre grand grief concerne la lourdeur de l'appareillage informatique que doivent renseigner les travailleurs pour la moindre démarche. "Si je faisais entièrement ce qu'on me demande de donner comme informations, cela me prendrait une demi-journée par semaine", explique Mathilde qui a choisi d'assurer un service minimum en la matière. Cette exigence de plus en plus forte en matière de "traçabilité" du travail social pose deux types de problèmes, selon elle. D'une part, la confidentialité des informations personnelles ne serait pas toujours assurée.

 

Normalisation du travail social

 

D'autre part, Mathilde dénonce une normalisation du travail, une difficulté à sortir d'un cadre qui ne permet pas un accompagnement individualisé de chaque personne. "Toutes les demandes d'hébergement sont centralisées par un service unique. Si une place est trouvée, ce qui devient de plus en plus difficile, il ne nous est pas possible d'éclairer la structure d'accueil sur les problématiques rencontrées par la personne que l'on suit". A ce sentiment de perte de sens lié à un accompagnement "parcellisé" s'ajoute la souffrance de ne pas pouvoir répondre à toutes les demandes d'hébergement des familles (la solution hôtelière est réservée aux situations de protection de l'enfance). S'ajoute à cela évidemment le nombre important de familles suivies par un travailleur social (entre 80 et 100).

 

Deux AG, une journée de grève

 

Toutes ces raisons ont cristallisé un mouvement de colère. "En octobre et en novembre, deux assemblées générales ont rassemblé, à l'invitation de six syndicats, les agents des services de la Dases, raconte Séverine Parrot, déléguée FSU. Lors de ces AG, des agents ont expliqué que leurs services avaient décidé d'arrêter, submergés par les dossiers, toute action collective, comme des sorties avec les usagers. Le principe d'une grève en décembre a été arrêtée à cette occasion".

 

Des postes restés vacants

 

Si la situation est jugée très critique dans les trois arrondissements les plus populaires (les 18e, 19e et 20e), des problèmes importants existent également dans les 14e, 15e, 17e arrondissements, notamment. Des sous-effectifs existent ici et là, avec le non-remplacement de certains arrêts maladie et même la difficulté de pourvoir certains postes jugés peu attractifs. "Trente postes sont restés vacants et il a fallu faire appel à des CDD", explique Séverine Parrot. Le problème est particulièrement sensible dans les permanences d'accueil des SDF totalement submergées par les demandes. Et "le problème est antérieur à la crise des réfugiés", précise la syndicaliste.

 

On remet le couvert en 2017

 

Lundi 12 décembre, une délégation syndicale a été reçue par le directeur de cabinet de Dominique Versini (le fait que l'adjointe chargée de la solidarité ne reçoive pas les agents de la Ville n'a pas été très bien perçu). Apparemment, selon les sources syndicales (2), la rencontre n'a débouché sur aucune avancée. La demande d'effectifs nouveaux aurait reçu une fin de non-recevoir. Une nouvelle AG est prévue le 12 janvier et des actions décentralisées dans les arrondissements pourraient bien être organisées. A suivre donc.

 

(1) Selon le journal Le Monde, la manifestation a rassemblé 200 travailleurs sociaux

(2) Sollicitée, l'administration parisienne n'a pas donné suite à notre demande d'entretien

 

Noël Bouttie

 

Source :http://www.tsa-quotidien.fr/content/la-colere-gronde-chez-les-travailleurs-sociaux-parisiens

 

 

 



20/01/2017

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