Les travailleurs sociaux libres

Les travailleurs sociaux libres

Le grand blues éthique des travailleurs sociaux

 L'HUMANITE.FR

 

Du nord au sud, le grand blues éthique des travailleurs sociaux  

 

Philippe Jérôme Lundi, 10 Février, 2014

 

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Pris entre le marteau de la pauvreté et l’enclume de l’austérité, les travailleurs sociaux voient les conditions d’exercice de leur métier et leur éthique professionnelle laminées. Pauvres et précaires en font aujourd’hui les frais. Et demain, cela risque d’être toute la société...

 

«Dites-leur d’appeler le 115 ! » Voilà ce que Nicole Ibba, assistante sociale, s’est entendu répondre, le mois dernier, par sa hiérarchie vers laquelle elle s’était tournée car elle n’arrivait pas à solutionner un problème de logement d’urgence à Marseille pour un jeune couple avec un enfant de sept ans. Une première que d’avoir recours au Samu social, très choquante pour cette employée du conseil général des Bouches-du-Rhône : « En trente ans de service, je n’ai jamais vu ça ! C’est de plus en plus la galère pour mettre les familles à l’abri de la crise ! On se demande parfois à quoi on sert ! »

 

«De collecteurs d’argent auprès des pauvres pour les banques et EDF ! » pourrait lui répondre, plutôt amer, Sylvain André, travailleur social dans le Gard, entré dans la carrière, comme la plupart de ses collègues, dans l’esprit d’aider ses contemporains en souffrance. Ce qui révolte ce délégué CGT, aujourd’hui, c’est que, faute de moyens, il y a de moins en moins de visites dans les écoles par les fonctionnaires chargés de la protection maternelle et infantile. «Moins de visites, c’est moins d’enfants en danger pris en charge. Un échec pour nous et notre fameux modèle social !» estime-t-il, s’indignant dans le même temps des 400 000euros «d’économiesfaites dans son département sur le dos de l’aide sociale aux handicapés.

 

Les coupes budgétaires, les travailleurs sociaux des Alpes-Maritimes vont, eux aussi, en faire la dure expérience dans les prochains mois. Le 31 janvier dernier, la majorité du conseil général, présidé par le sémillant UMP, Éric Ciotti, s’est prononcée pour réduire d’un quart (!) le budget social, tout en renforçant les mesures dont raffole le 13 heures de TF1, qui visent à « assurer un climat serein auprès des commerçants » ou à « prévenir les actes d’incivisme ». Dans le collimateur de la droite azuréenne, selon l’intersyndicale des travailleurs sociaux : le foyer départemental de l’enfance, qui perdrait dix places, l’accompagnement social dans les foyers de jeunes travailleurs, la prévention spécialisée ou encore l’action des éducateurs de rue. Pour Esther Cézard, éducatrice et responsable CGT, « ce sont alors toutes les valeurs du travail social qui sont remises en cause car la prévention par le soutien et l’accompagnement des personnes rencontrant des difficultés sont remplacés par des actions de contrôle social et de répression ».

 

Et ce, à l’heure où la précarité explose, comme le constate dans les Bouches-du-Rhône et plus particulièrement à Marseille, Cathy Jean-dit-Gautier, secrétaire médico-sociale et militante de la FSU. « Notre public, ce sont les gens qui sont au bord de la route, et ils sont de plus en plus nombreux ! Notre travail devrait être de leur fournir une aide individualisée et non pas de faire de l’accueil pour l’accueil. Nous sommes parfois dépassés face à cette montée impressionnante de la misère, ces dernières années », explique-t-elle.

 

« De plus en plus de précarité, de moins en moins de moyens », résume sa collègue Dominique Fanny, assistante sociale marseillaise, spécialisée dans l’aide sociale à l’enfance. Avec en prime, si l’on peut dire, des salaires au ras du Smic et une éthique professionnelle constamment bafouée. Résultat : une étude nationale lancée en 2011 par le ministère de la Santé sur la souffrance au travail démontre que les travailleurs sociaux sont les plus exposés aux risques psychosociaux. Certains craquent, comme cette assistante sociale, salariée d’une association d’aide aux victimes d’infractions pénales, qui s’est suicidée à son domicile, par défenestration, en octobre 2013, à Asnières (Hauts-de-Seine). D’autres vont au travail, « la boule au ventre », comme le raconte Jacky T., éducateur spécialisé à Marseille et cousin de Michel M., assistant social à la CAF de la Somme : « Il a rendu visite à une famille pour l’aider (à avoir un prêt), comme je le fais pratiquement tous les jours dans mon secteur. Une bande l’a insulté et lui est tombé dessus dès son arrivée. On lui a jeté des pierres quand il est reparti ! »

 

Mais, plus que la multiplication des agressions par des personnes elles-mêmes aux prises avec une violence sociale inouïe dans un pays qui n’a jamais compté autant de riches, c’est le sens même des missions des travailleurs sociaux qui est affecté par les politiques d’austérité en cours. Et c’est ce qui leur fait le plus mal. En janvier 2013, devant le conseil supérieur du travail social, la ministre en charge de la Lutte contre l’exclusion sociale, Marie-Arlette Carlotti, reconnaissait que « les travailleurs sociaux doivent répondre à des demandes a priori inconciliables », tout en espérant que les états généraux (qui devraient se tenir fin 2014) « permettront que le travail social puisse s’adapter aux évolutions de la société ». Mais depuis ce beau discours, la donne s’est encore dégradée puisque les collectivités locales, qui sont les plus gros employeurs publics de travailleurs sociaux, vont voir leurs dotations budgétaires réduites de 1,2 milliard d’euros.

 

En conséquence de quoi « les travailleurs sociaux ne devraient plus s’adapter aux besoins des usagers mais à l’austérité budgétaire », redoutent la CGT et la FSU qui, dans une déclaration commune, dénoncent « un plan de destruction programmée de (nos) missions de service public ». Avec quel impact sur la société de demain ? Tous les travailleurs sociaux que nous avons rencontrés font la même prophétie : « Pour les familles et surtout les jeunes en difficulté, nous sommes le dernier rempart contre les assauts de la crise et, pour toute la société, une soupape de sécurité. Attention ! Elle est en train de se dérégler. Cela ne se voit pas trop aujourd’hui, mais dans dix ans, nous risquons tous de le payer très cher. »

 

La France compte 1,5 million de travailleurs sociaux titulaires d’un diplôme d’État.

Parmi ces diplômés d’État, on compte 68 000 éducateurs spécialisés et 42 000 assistants sociaux.

On dénombre 2,5 millions de salariés dans la filière animation, parmi lesquels 300 000 animateurs socioculturels.

 

Les principaux employeurs des travailleurs sociaux sont les conseils généraux, les associations, quelques organismes de Sécurité sociale et de grandes entreprises.

 

Les états généraux du travail social se dérouleront à Paris, en novembre 2014. Ils seront précédés par sept assises interrégionales (Grand Sud, Sud-Est, Est, Nord, Sud-Ouest, Île-de-France, Ouest), qui se tiendront en juin.

 

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12/04/2014

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