Les travailleurs sociaux libres

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2 éducatrices en CEF : "Les idées noires nous gagnent, nous pourrions même envisager une finalité regrettable "

La face sombre d’un centre éducatif fermé

 

Cible de critiques récurrentes en raison de très graves dysfonctionnements, comme à Savigny-sur-Orge, ces établissements CEF (Centre Educatif Fermé) destinés aux mineurs multirécidivistes sont en cours d’inspection. Un rapport est attendu à l’automne.

 

«Fugues». Mais aujourd’hui, la réalité est bien plus cahoteuse. En témoigne l’état des lieux dressé en avril par la nouvelle directrice, Malika Bendris, dans un document que Libération s’est procuré. «Depuis mon arrivée, écrit-elle, j’ai pu constater un grand nombre de dysfonctionnements pouvant mettre en péril la prise en charge des mineurs.» Elle détaille : «J’ai noté la désorganisation totale et l’envahissement par les mineurs de l’ensemble des locaux de la structure. On les retrouve régulièrement dans des espaces administratifs, sans la présence d’un adulte, où sont rangés les dossiers décrivant les affaires qui justifient les placements. Ces informations viennent à la connaissance du groupe et y déclenchent des victimisations de jeunes perçus par les autres comme "pointeurs"», comme on désigne en prison les auteurs de délits sexuels, souvent maltraités.

 

Autres griefs : «Les mineurs volent le téléphone de service, les clés des locaux ou celles des véhicules, "pour jouer" […]. Les fugues et les incidents à l’interne se multiplient. Les problèmes de cannabis et d’alcool sont récurrents, d’ailleurs les mineurs confectionnent leur joint sous les yeux indifférents de certains éducateurs. Ils fument à n’importe quel endroit de l’établissement.»

 

En 2010, Libération révélait déjà de graves incidents, preuve que la chancellerie connaît les difficultés du CEF. A l’époque.

 

Peur de sa vie. Une éducatrice raconte qu’il y a quelques semaines, un de ses collègues a eu la peur de sa vie, lorsque, seul, de permanence de nuit - ce qui n’est pas légal -, il a vu une bande fondre sur lui dans les couloirs : des amis d’un des pensionnaires venus faire le coup-de-poing pour régler un différend avec un autre interne. Depuis, l’éducateur est en arrêt maladie. Sur les 16 qui travaillent à Savigny, seuls 5 sont encore en poste. Les autres, harassés par le face-à-face permanent, sont arrêtés, «en dispo», ou en formation.

 

En mai, deux éducatrices cosignaient une lettre poignante : «Nous sommes au bout du rouleau nerveusement, nous ne sommes plus en mesure de pouvoir assurer sereinement notre travail dans un tel climat de tension. Les idées noires nous gagnent, nous pourrions même envisager une finalité regrettable ; en dépit de nos consultations régulières chez un médecin psychiatre, nous assurons difficilement notre mission.»

 

Une situation catastrophique que personne n’ignore, s’émeut-il : « Les cris d’alarme restent sans réponse. Tout le monde — direction*, administration, syndicats — connaît notre situation. Personne ne fait rien. Que faut-il ? Un meurtre ? »

 

Les TSL adressent tous leurs soutien à l'ensemble de l'équipe éducative, qui en désespoir de cause continuent d'assurer une présence éducative, malgré une maltraitance institutionnelle avérée contre les salariés du CEF.

 

Voici l'article

Journal le Parisien - Publié le 18 août 2012.

 

SAVIGNY-SUR-ORGE (ESSONNE), VENDREDI. Ce centre est le théâtre de violences

au quotidien d’après l’un de ses éducateurs. | (LP/F.M.)

 

Quand cet éducateur expérimenté a pris son poste au centre éducatif fermé (CEF) de Savigny-sur-Orge, il était plein d’espoir. « Sur le papier, c’était l’idéal, explique-t-il. On avait les moyens financiers et humains pour réussir notre mission, être des repères stables et fiables pour ces jeunes en difficulté.

 

» Aujourd’hui, le fonctionnaire a les traits tirés, la voix lasse. « C’est tout le contraire qui se passe, se désole-t-il. En raison de graves dysfonctionnements internes, nos manquent d’efficacité et l’insécurité des jeunes et du personnel grandit. »


En cause, selon lui, le manque criant de personnel. Géré par la protection judiciaire de la jeunesse, le CEF de Savigny, un bâtiment sans âme aux confins d’un site culturel verdoyant, peut accueillir une dizaine de jeunes délinquants de 16 à 18 ans au long passé judiciaire. Certains sont là pour vols, trafic de drogue, tentative d’homicide, viol…

 

Officiellement, dix-sept éducateurs se relaient 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, pour les aider à dessiner un projet de vie. En réalité, ils sont sept adultes pour encadrer les sept mineurs présents. « Comme on tourne de jour et de nuit, nous ne sommes dans les faits que deux, parfois un seul, décrit l’éducateur. Il y a beaucoup d’arrêts maladie, les collègues sont fatigués, usés. Nous faisons des semaines de soixante heures, sans possibilité de prendre nos congés régulièrement. »


Outre ce « sous-effectif aberrant », il pointe l’incompétence de plusieurs de ses collègues. « Certains occupent un poste d’éducateur, voire d’éducateur spécialisé, sans avoir le diplôme. On évolue dans un état de . Tout le travail éducatif est saboté à cause de ce manque de compétences qui fait naître de graves conflits entre les adultes. » Conséquence, les fugues de mineurs se multiplient, les incidents aussi. Ainsi, un des encadrants a conseillé un jour à un jeune de ne pas écouter son éducatrice parce que c’était « une salope ».

 

D’autres éducateurs laissent les délinquants fumer du cannabis. Certains adolescents, encore, ont réussi à accéder aux dossiers confidentiels de leurs camarades, faute de personnel pour en interdire l’accès. Les portables de service ont été volés. Des drames ont été évités de peu. « Un soir, raconte l’éducateur, des jeunes ont fracturé le camion d’ouvriers présents sur le site dans le cadre de la construction d’un city stade. Ils y ont pris des jerricanes d’essence et les ont lancés sur leur centre. » Une autre fois, une lame de 24 cm a été retrouvée derrière des WC. Dans les deux cas, au tableau de service figurait… « RAS ».


On est loin des promesses de 2007, quand Savigny, premier CEF ouvert en Ile-de-, devait servir d’exemple. « A cause du manque de personnel, assure-t-il, il arrive que l’on ne puisse pas conduire les jeunes à des entretiens, ou, faute d’argent, chez le médecin. Cela crée de la violence », enchaîne l’éducateur.

 

Il se souvient qu’en début d’année « un jeune a jeté une chaise sur une adulte. Un autre a plaqué une éducatrice au sol, l’a attrapée à la gorge et l’a giflée. » Il y a aussi cette scène de mini-émeute où, faute d’avoir suffisamment à manger, plusieurs jeunes ont menacé le personnel. Ou encore le lot d’insultes au quotidien. Entre eux aussi, les jeunes se déchirent. « Nous avons dû en faire sortir un du CEF car quatre autres l’avaient pris comme bouc émissaire », poursuit l’éducateur qui dit « mal dormir ».


Une situation catastrophique que personne n’ignore, s’émeut-il : « Les cris d’alarme restent sans réponse. Tout le monde — direction*, administration, syndicats — connaît notre situation. Personne ne fait rien. Que faut-il? Un meurtre ? »


Il passe sur les dégradations et l’insalubrité des lieux où les portes coupe-feu sont brisées, les huisseries défoncées, le sol brûlé par endroits et les matelas « pourris », sans compter les rats et les cafards. « Je ne remets pas en cause le principe des CEF, mais, ici, nous sommes dans l’incapacité de nous protéger et de protéger les jeunes.

 

Par nos défaillances, on leur rajoute de la souffrance », conclut l’éducateur en préconisant une « fermeture temporaire pour tout remettre à plat, rediscuter du projet éducatif pour remplir enfin nos missions ». Sollicité, le ministère de la Justice assure « prendre en compte la situation » du CEF de Savigny, « le seul qui pose un problème sérieux sur les 43 existant en France ». « Au tableau, il n’y a pas de problème de sous-effectif mais un problème d’absences récurrent. Il fera l’objet en septembre d’une inspection de contrôle », poursuit-on place Vendôme. Et de préciser qu’une nouvelle directrice a été nommée (en début d’année) « qui a la charge de remettre le centre en état de marche ».

* Selon le quotidien « Libération », la directrice de l’établissement a dressé, en avril, un état des lieux constatant « un grand nombre de dysfonctionnements pouvant mettre en péril la prise en charge des mineurs » et pointant la « désorganisation totale ».

Le Parisien

 

Source :

http://www.leparisien.fr/espace-premium/actu/la-face-sombre-d-un-centre-educatif-ferme-13-08-2012-2123237.php

 

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22/01/2013

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