Les travailleurs sociaux libres

Les travailleurs sociaux libres

Les travailleurs sociaux toujours à pied d'oeuvre malgré le froid

Mais que deviendrait les personnes fragiles sans l'intervention des travailleurs sociaux ?

 

Créer une relation de confiance par l'apprivoisement de personnes sans domicile fixe qui sont éloignés des administrations et qui ont été abandonné. Recréer du lien socil, par une écoute autour d'une boisson chaude, un repas, c'est ce que s'efforce de faire chaque jour des éducateurs et des assistants sociaux en partant à la rencontre des personnes qui n'attendent plus rien de la vie...

 

Cet article paru dans le journal le Monde nous présente l'intervention du Samu Social.

 

 

Grand-froid et sans-logis, rien n'a changé depuis 1993

 

Point de vue | LEMONDE.FR | 09.02.12 | 09h53

par Dominique Versini, co-créatrice du Samu Social de Pari et ancienne secrétaire d'Etat chargée de la lutte contre l'exclusion et la précarité

 

Une fois de plus le grand froid s'est installé au cœur d'un hiver que l'on nous décrivait comme l'un des plus doux depuis bien des années. Une fois de plus, des dizaines de milliers de personnes dorment dans la rue, sur les bouches de métro, au risque de se brûler pour juste se réchauffer, tandis que les "avec domicile fixe" se dépêchent de rentrer chez eux, se mettre au chaud, en détournant les yeux.

 

Pendant ce temps, au 115, les travailleurs sociaux se débattent avec quelques places totalement insuffisantes pour apporter un hébergement d'urgence à tous les malheureux qui, durant des heures parfois, ont essayé de les joindre debout dans leurs cabines téléphoniques. Au fond, rien n'a vraiment changé depuis l'hiver 1993, lorsqu'avec Xavier Emmanuelli et sa bande de médecins nous avons créé le Samu Social de Paris, en pensant changer le regard de la société sur ces malheureux que le destin avait abandonné sur le bord de la route

 

sûr, le Samu Social, avec ses camionnettes et ses travailleurs sociaux aux blousons bleus, est allé à la rencontre de nombreuses personnes. Il en a sans doute sauvé un certain nombre et a surtout impulsé l'idée qu'il n'était plus possible d'accueillir les sans-abris dans des conditions indignes. Et qu'il fallait créer des lits infirmiers pour ceux qui ne relevaient pas de l'hospitalisation, envoyer des équipes mobiles de psychiatrie et des équipes mobiles "tuberculose" et puis ouvrir des pensions de famille ou maisons-relais.

 

Mais les centres d'hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) sont toujours aussi saturés et les gens y stagnent alors même qu'ils ont retrouvé un travail, faute de pouvoir accéder à un logement autonome. Et la loi DALO n'a rien changé car, même munis d'une décision de justice faisant injonction à l'Etat de reloger la personne ou la famille, cela ne vaut pas accès à un logement puisqu'il n'en existe pas, surtout dans les grandes agglomérations. Et il y toujours autant de monde à la rue qui renoncent à demander de l'aide alors que les nouveaux ministres "technos" ont inventé le "housing first" et réduit le Samu Social à une grosse institution publique qui a perdu le sens de sa mission première "aller au-devant de ceux qui ne demandent plus rien".

 

Le drame, c'est qu'à la rue il y a toujours des grands clochards à qui il faudrait consacrer le temps indispensable d'apprivoisement quotidien, mais il y a aussi de très nombreux travailleurs pauvres qui n'arrivent plus à se loger avec leurs petits salaires et leurs CDD ou leurs fiches d'intérim et dont la place n'est pas dans des centres d'hébergement d'urgence où ils risquent de se décourager. Il y a aussi des familles avec enfants à la rue suite à des violences conjugales ou à une expulsion locative par la force publique ou encore des familles réfugiées du bout du monde que l'Etat ballotte d'hôtels en hôtels au risque de compromettre gravement la santé et l'équilibre des enfants. Toujours faute de logements.

Il y a aussi ceux qui ont des problèmes psychiatriques, que l'hôpital ne sait traiter qu'en période de crise aigüe et pour qui n'existent pas ou si peu de lieux adaptés. Et puis, il y a tous ceux qui sont chez eux, qui voient bien que leur situation est limitée et qui hésitent à recourir aux services sociaux de peur qu'on ne leur enlève leurs enfants et qu'on les place à l'aide sociale à l'enfance.

 

Je peux témoigner de ces drames comme ancienne défenseure des enfants. Et qui se laissent envahir par une immense souffrance psychique et en direction de qui tout les discours politiques expliquent qu'ils ne sont pas volontaires pour se réinsérer professionnellement alors que le pôle emploi ne leur propose qu'une succession de stages et que, même s'ils trouvaient un emploi, ils n'auraient pas forcément accès à une place en crèche s'il ne s'agit pas d'un CDI. Autant de gens que la violence de la crise économique n'épargne pas et à qui on reprocherait presque de bénéficier des transferts sociaux de notre système de protection sociale qui est sans doute l'un des meilleurs du monde, et c'est tant mieux. Il faut se battre pour le conserver.

 

Mais, ce qui est nouveau, c'est que, même avec ce système qui a été quand même écorné ces cinq dernières années, tous ces gens, les plus de 8 millions de personnes qui vivent en dessous du seuil minimum de pauvreté dont 2 millions d'enfants, mais aussi ceux qui sont juste au-dessus, les millions d'employés et d'ouvriers qui se savent à la merci d'un licenciement économique ou d'une fin de CDD, renoncent ou hésitent face à des soins dentaires ou des lunettes pour eux ou les enfants. Tous ceux-là ne cuisinent pas équilibré selon le slogan "manger bouger" que seuls les politiques qui font leur jogging de façon ostentatoire peuvent appliquer. Heureusement que pour eux il y a les associations et leurs bénévoles qui distribuent des colis alimentaires ou créent des épiceries solidaires et surtout qui sont présents, les yeux dans les yeux et une main sur l'épaule pour éviter qu'ils ne s'écroulent.

 

Parce-que, tout de même, en plus de la crise économique et des déficits budgétaires qu'il faudra traiter de façon juste et sans enfoncer les plus pauvres, il y a surtout une terrible crise du sens. A force de vivre dans une société de consommation, où chacun ne représente que ce qu'il a dans son compte en banque, on a fini par oublier que les gens sont des êtres humains et non pas des objets que l'on peut, au gré du vent de la mondialisation, embaucher, débaucher, de CDD en CDD en faisant miroiter ce CDI qui marquera peut-être la fin d'une longue angoisse.

 

Vous entendrez à travers ces lignes ma profonde colère et ma profonde inquiétude quand je vois les brisures sur tant de destinées et aussi combien nos grands enfants, qu'ils aient fait des études ou pas, rament à trouver des stages et encore plus surtout un travail qui leur permettra d'avoir accès à un logement et d'aller vers l'autonomie qui marque l'entrée dans la vie d'adulte.

Franchement, je regrette vraiment le temps où l'abbé Pierre revêtu de sa soutane lançait son appel aux consciences. Je regrette le temps où Xavier Emmanuelli ne s'était pas découragé et bousculait les politiques qui finissaient par plier.

 

Je regrette même le temps où le Dal et le comité des sans-logis manifestaient et envahissaient les ministères car cela réveillait tous nos concitoyens et mobilisait les plus hautes autorités de l'Etat. Il faut dire les choses. Depuis cinq ans un parfait mépris a été affiché en direction du monde associatif par des gouvernants incapables de faire la moindre autocritique sur leurs échecs au regard de leurs engagements de 2007 de réduire de 30% de la pauvreté.

La crise économique venue d'ailleurs n'en est pas la seule responsable. Je crois vraiment que s'ils ont été incapables d'empêcher un grand nombre de nos concitoyens de "couler" c'est parce que ces détresses humaines ne les atteignent pas dans leurs sphères, car la société dont ils rêvent pour leurs enfants, c'est celle d'un modèle libéral qui ne valorise que l'argent et ceux qui en gagnent.



27/02/2012

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