Les travailleurs sociaux libres

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Réinventons la maternelle : à 3 ans, un enfant n’est pas encore un élève

Réinventons la maternelle : à 3 ans, un enfant n’est pas encore un élève

Si nous voulons conserver notre école maternelle et sa précieuse gratuité, il faut l’extraire du système scolaire pour l’inscrire résolument dans une dynamique territoriale qui associe familles, pédagogues et structures de proximité. L’encadrement doit être renforcé par des professionnels dûment formés à la petite enfance comme les éducateurs de jeunes enfants (EJE), l’objectif étant d’entretenir les dispositions «premières» des jeunes enfants au jeu et à l’étude en adaptant non pas l’enfant au système, mais le système aux enfants. 

 

7 février 2013 à 19:06

 

 

Par Daniel Verba Maître de conférence, de sociologie et chercheur à l’Iris, directeur de l’IUT de Bobigny, université Paris-13-Pres, Sorbonne Paris Cité (SPC) 

 

En voulant à nouveau renforcer la scolarisation des enfants de 2 ans à l’école maternelle, les actuelles politiques éducatives montrent que nous n’avons toujours pas pris conscience de la nécessité vitale pour notre pays de se doter de structures d’accueil spécialisées et d’un corps professionnel bien formé pour prendre en charge la socialisation des tout jeunes enfants.

 

Ce moment essentiel de la vie humaine doit en effet faire l’objet de toutes les attentions et de tous les investissements éducatifs car il s’y joue non seulement la structuration affective du futur adolescent mais aussi la relation que celui-ci va entretenir aux adultes qui ont en charge son éducation et plus encore sa scolarité. S’il ne faut pas en faire une période de stimulation et de conditionnement sous haute surveillance, comme l’auraient souhaité certains courants de psychiatrie relayés par des politiques répressives, la petite enfance n’en est pas moins un moment clé de l’existence humaine en raison notamment des formidables potentialités physiques et intellectuelles du jeune enfant qui en fait d’emblée un être de parole doté d’une incroyable mémoire et d’un appétit féroce pour les apprentissages et les découvertes.

 

Or, si le jeune enfant compose un portrait presque idéal de l’élève tel que peut le rêver un enseignant, comment peut-on expliquer l’immense désastre que l’on observe aujourd’hui non seulement chez les élèves en difficulté (de 20 % à 50 % si l’on va du plus optimiste au plus pessimiste), mais aussi chez ceux qui parviennent tant bien que mal à suivre une scolarité, et qui se traduit par un affaiblissement, voire une quasi-disparition, de la curiosité scientifique chez nos étudiants ?

 

 
 

Plusieurs mesures me semblent indispensables pour que notre école maternelle puisse dignement assumer ses missions de salut public mais en se calant sur les structures d’accueil comme les jardins d’enfants, plutôt que sur l’école primaire.

 

Il convient en premier lieu de sortir l’école maternelle du contexte scolaire pour l’inscrire résolument dans la tradition de l’éducation active. Chaque enfant, et c’est surtout valable pour les tout jeunes enfants, ne se développe pas de façon homogène. Chacun va à son rythme et «choisit» d’acquérir telle compétence plutôt que telle autre.

 

Or, l’école, qui instruit de façon normative et groupée, risque - en hiérarchisant l’acquisition de compétences (les fameuses listes d’apprentissages) - de stigmatiser ceux qui ne rentrent pas dans l’éventail des acquisitions légitimes (langage, écoute, concentration, etc.) et de les exclure du processus d’encouragement et de confiance sans lequel aucune éducation n’est possible. Le tout jeune enfant (2-3 ans) a besoin pour se développer d’interactions singulières. La classe et surtout la composante scolaire de la formation des professeurs des écoles ne sont donc pas compatibles avec les attentes du jeune enfant.

 

Des études montrent clairement que l’école maternelle est inégalitaire. En raison de son adaptation contrainte au territoire, elle doit composer avec la sociologie des enfants qu’elle reçoit et institue d’entrée une progression calée sur les compétences familialement acquises. Ce qui signifie qu’à 2 ans l’enfant, qui fréquente une maternelle de quartier populaire, est déjà en retard par rapport aux enfants qui fréquentent l’école maternelle des quartiers plus favorisés.

 

Enfin, la France est le seul pays européen à proposer un accueil précoce, voire très précoce, à l’école. La plupart des autres pays n’intègrent les enfants qu’à partir de 6 ans. Cette spécificité devrait, si l’on s’en tient aux études favorables à la scolarisation précoce, nous donner un avantage décisif sur les pays de l’Union européenne et faire de notre école la meilleure du monde, comme le ressasse inlassablement M. Jack Lang.

 

Or, les données des enquêtes Pisa, qui comparent les systèmes scolaires des pays de l’OCDE et les travaux publiés en France par la direction des études et de la prospective de l’Education nationale, par le Centre d’études et de recherches sur les qualifications et par l’Insee, montrent que la France obtient paradoxalement des résultats mauvais ou médiocres sur deux critères significatifs : la formation des élites et la justice sociale.

 

Une autre enquête récente montre que, de tous les systèmes éducatifs du monde, c’est celui de la Finlande qui semble produire les élèves les plus «performants». Or, la Finlande commence l’école à 7 ans, donc bien après nous. De plus, les valeurs portées par l’école finlandaise sont aussi très différentes des nôtres où compétition et émulation fondent trop souvent une pédagogie farouchement adossée aux notes et aux concours.

 

Les jeunes Danois doivent aussi attendre l’âge de 6 ans avant d’être admis à l’école. Ils ne s’en portent pas plus mal puisque, proportionnellement, ils sont les plus nombreux à engager plus tard des études supérieures (14 % contre 12 % à la France) et que leurs performances scolaires sont nettement plus élevées que celles des petits Français. On peut donc légitimement s’interroger sur la corrélation simpliste entre le temps passé à l’école et la réussite scolaire. Les études menées sur les enfants issus des milieux populaires qui ont fréquenté l’école maternelle, montrent un très léger bénéfice symbolique, mais ne permettent sûrement pas de conclure au bien fondé du maintien de l’école maternelle, en l’état, qui est une aberration pédagogique, surtout en petite et moyenne section.

 

En conclusion, si nous voulons conserver notre école maternelle et sa précieuse gratuité, il faut l’extraire du système scolaire pour l’inscrire résolument dans une dynamique territoriale qui associe familles, pédagogues et structures de proximité. L’encadrement doit être renforcé par des professionnels dûment formés à la petite enfance comme les éducateurs de jeunes enfants (EJE), l’objectif étant d’entretenir les dispositions «premières» des jeunes enfants au jeu et à l’étude en adaptant non pas l’enfant au système, mais le système aux enfants. 

 

Derniers ouvrages parus : «Le Métier d’éducateur de jeunes enfants» (la Découverte) ; «Echec scolaire : travailler avec les familles» (Dunod, 2006).

 

Source :

http://www.liberation.fr/societe/2013/02/07/reinventons-la-maternelle-a-3-ans-un-enfant-n-est-pas-encore-un-eleve_880181


 


 



28/02/2013

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