Les travailleurs sociaux libres

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Violence sur personnes très vulnérables !

Violence sur personnes très vulnérables !

 

Voici le témoignage de Jérôme Bartoli Travailleur social qui nous raconte des bouts d'histoires tragiques de personnes violentées... Très émouvant !

 

Voici son témoignage...

 

Témoignage : Rue 89 Le nouvel Observateur - Publié le 07/07/2012

Elle, qui fuit un mariage forcé, l’administration française et moi

 Des dossiers et une marianne (Eric Cabanis/AFP)

 

Cette histoire, j’aurais déjà pu la raconter il y a deux ans ou six mois. Par fainéantise ou par manque de volonté, je ne l’ai pas fait. Je suis intervenant social dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile en région parisienne.

 

C’est vrai, j’ai des victoires à mon actif : je me rappelle exactement des gens qui sont sortis des griffes de ce monstre froid qu’est l’administration française.

 

Je me souviens du sourire de ce jeune Afghan mineur qui est sorti du centre de rétention administrative (CRA) avec deux ans d’aide sociale à l’enfance de garantis.

Je me souviens de cet homosexuel algérien qui a rédigé une demande d’asile à la dernière minute, toujours dans ce foutu centre de rétention, et qui est sorti par la grande porte avec ses papiers de dix ans.

 

Et encore cette dame éthiopienne, dévastée par des mois de tortures et de viols dans les geôles de l’autocrate Meles Zenawi, et qui a obtenu le statut de réfugié.

Elle a 16 ans ; lui, 50 et trois femmes

Mais ces quelques victoires ne peuvent cacher les centaines de personnes que j’ai laissées sur le bord de la route. Ces anonymes qui n’ont pu obtenir le précieux sésame : l’autorisation de séjourner sur le territoire français.

 

Alors oui, j’entends déjà les voix reprenant la célèbre maxime de cet homme de gauche, Michel Rocard :

« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. »

Cette jeune fille, appelons-la Awa, n’a pas 17 ans quand elle débarque en France. Elle a fui la Guinée : mariage forcé. Après avoir subi une excision, ses parents ont décidé de la marier à un homme de plus de trente ans son aîné.

 

Elle n’a que 16 ans, il en a 50 ans. Déjà trois femmes. Elle n’a pas le choix, comme pour son excision. Mais notre ado guinéenne a ce côté rebelle qui n’existe pas chez sa sœur, déjà mariée à un cousin de 25 ans son aîné.

 

Elle s’enfuit et commet donc l’irréparable aux yeux de sa famille. Nous sommes en 2008 et elle débarque en France, pleine d’espoir. Très vite pourtant, elle déchante.

Les nuits à la rue et les soupes populaires

On lui demande une domiciliation, une preuve de son identité, un dossier à remplir, son numéro de téléphone, le nom de ses gentils parents…

 

Les premiers jours de galère arrivent : sans logement, sans aucune connaissance de notre pays, elle est obligée de dormir dans la rue (« dans la station de métro Gare du Nord »), écume les soupes populaires pour manger un petit peu.

 

Et puis, après quelques semaines d’errance, elle trouve une âme charitable qui lui explique la procédure. Ça y est, ça va mieux. Grâce au tissu associatif, dense sur Paris, elle trouve un hébergement temporaire dans une chambre d’hôtel puis dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile.

Un interrogatoire digne d’une garde à vue

Et voilà Awa installée dans notre système bien français – malgré mon ton caustique, ce système, dont je dénonce les incohérences, n’est quand même pas si mal fait : rares sont les pays qui donnent des fonds aux associations pour exercer une mission de service publique ; et rares sont les pays qui ont un système d’asile.

 

Nous sommes au milieu de l’année 2009. Elle vient de passer le fameux entretien de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA).

 

C’est au cours de cet entretien que le demandeur d’asile peut, pour la première fois depuis son arrivée en France, exprimer ses craintes en cas de retour dans son pays, expliquer son histoire, la fuite de son pays.

 

Et…c’est bien souvent un interrogatoire digne d’une garde à vue. Ton agressif, mimiques déplacées et insensibilité sont au programme. Une heure et demie de pur cauchemar. Elle ressort de là, vidée et traumatisée par ce qui vient de se passer.

Huit mois, puis deux ans et demi d’attente

Passé le choc, un recommandé arrive au centre. C’est un rejet de la demande. Après un travail minutieux avec les associations d’aide aux étrangers, elle formule un recours auprès de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA, l’instance d’appel des décisions de l’OFPRA), pile-poil dans le délai imparti, un mois.

 

Et là, nouvelle épreuve : l’attente. Qui dure huit mois. Et une nouvelle fois, un recommandé : rejet, le recours a été formulé en dehors du délai légal. C’est fini : elle doit rentrer chez elle.

Mais malgré tout, après des dizaines et des dizaines de litres de larmes versées, on reprend espoir. Un nouveau recours, exceptionnel, est formulé.

 

Finalement, le gouvernement français, dans sa grande bonté d’âme, accepte qu’elle séjourne à titre exceptionnel sur le territoire français jusqu’à ce qu’une décision définitive soit adoptée. Et c’est reparti pour un tour d’attente. Et pas de la petite attente : deux ans et demi. Alors, pendant ce temps, Awa s’occupe : elle va à l’école, s’instruit, fait même du bénévolat. Et puis un jour, lassée par cette vie sans perspective, elle me supplie d’écrire à la CNDA pour l’enjoindre de statuer sur son sort. Elle veut être fixée, elle n’en peut plus. Un recommandé et quelques coups de téléphone plus tard, elle est convoquée ! Le 10 mai 2012, 13h45, l’audience a enfin lieu. Et là, je n’ai pas de mot pour décrire de ce que j’ai vu.

En dix minutes, c’est expédié. Et rejeté

A demi-mot, la Cour reconnaît son erreur initiale. Et se met à interroger la jeune fille.

« Comment avez-vous fait pour venir ? Combien avez-vous payé ? Où est votre famille ? Avez-vous des nouvelles de votre famille ? »

Dix minutes, ni plus ni moins. On serait tombés sur d’autres juges, un autre avocat, la donne aurait été différente. Aujourd’hui, ce n’était pas le bon jour.

 

Trois semaines et les résultats… Pas de recommandé, pas d’entretien individuel, pas de coup de téléphone. Non, un simple affichage. Tout le monde se rappelle les résultats du bac. Rejet de la demande : bon retour chez toi. Tout ça devant 130 personnes qui se bousculent pour voir leurs lignes et devant des gardiens de sécurité incrédules…

 

Et là, l’effondrement, la fin du tunnel et le début d’un autre… l’inconnu, la peur, la tristesse. Et puis la colère, une grosse colère.

« Pourquoi ? Pourquoi attendre quatre ans pour ça ? Que vous faut-il ? Que vais-je devenir ? »

Et moi dans tout ça ? Tout seul, face à elle. Sans réponse.

 

Jérôme Bartoli Travailleur social

 

Source :

http://www.rue89.com/2012/07/07/elle-qui-fuit-un-mariage-force-ladministration-francaise-et-moi-233293



07/11/2012

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